L'Ours Batelier



François avait posé beaucoup de piéges cet hiver-là ; d'aussi loin qu'il puisse se souvenir, c'était le meilleur hiver de tous, pensait-il tandis qu'il chargeait le canoë de fourrures. Il ne tarderait pas à être de nouveau chez lui, assis au coin du feu à se chauffer les orteils. Il ne restait qu'un seul grand obstacle entre lui et la lueur intime du feu : "Les Mâchoires du Diable".

Les Mâchoires du Diable, c'était l'étendue la plus effrayante de rapides dans tout le Canada. François en aurait tremblé dans ses grandes bottes brunes s'il n'avait su que Sylvian allait prendre la barre du canoë, et Sylvian était le meilleur canoëiste du Canada tout entier.

Quand les deux amis se mirent en route, on aurait cru qu'ils allaient à une fête. Ils descendirent la rivière en riant et en plaisantant, le coeur léger et presque sans crainte. Mais ils n'étaient pas assez téméraires pour manquer de respect envers les Mâchoires du Diable. Quand l'eau commença à devenir agitée et que l'écume se mit à monter, ils tirèrent le canoë jusqu'à la rive et l'attachèrent. Ils devaient se remplir l'estomac d'un bon repas et prendre quelques heures de repos avant de pagayer à travers les Mâchoires du Diable, même si c'était Sylvian qui servait de guide.

François ne perdit pas de temps et tua un lapin pour leur souper pendant que Sylvian faisait un feu. Ils étaient assis à regarder le lapin grésiller sur la broche et pensaient être les plus heureux des hommes. Mais un autre nez renifla cet arôme délicieux, qui n'aurait pour rien au monde refusé une invitation à un tel festin.

La première chose qui les avertit de la présence leur invité fut un craquement de brindilles dans les buissons, qui augmenta comme le son d'un orage qui approche, et leur nouvel ami ne perdit pas de temps à chercher sa place. Imaginez nos deux trappeurs, les yeux comme des soucoupes, quand cet ours les rejoignit pour souper. Ils ne restèrent pas cloués sur place longtemps : Sylvian détala comme un lièvre et François eut son fusil en main, l'oeil sur le viseur, avant même de s'en rendre compte. Mais au moment où François appuya le doigt sur la gâchette, il n'entendit pas de détonation satisfaisant. Il se rendit compte qu'il avait utilisé sa dernière balle pour tuer le pauvre lapin. François rejeta le fusil, frappa l'ours au museau et se sauva.

Or, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais si l'on invite quelqu'un à déjeûner, et qu'à son arrivée on fait des histoires, on essaye de lui tirer dessus et de le frapper au nez avec son fusil, ce n'est pas la meilleure façon de le mettre à l'aise. Eh bien, l'ours n'était pas très content de l'accueil qu'il avait reçu. Il hurla et prit François en chasse, griffes en avant, prêt à lui montrer de quel bois il se chauffait.

Sylvian aurait probablement ri s'il avait assisté à la scène, mais puisqu'il se dirigeait vers le territoire voisin à toute vitesse, il manqua la scène absurde qui suivit.

Voilà que François courait autour d'un arbre, suivi de près par un ours absolument furibond. Ils tournaient en rond à un tel point qu'on ne pouvait pas deviner qui chassait qui. Tout cela devenait de plus en plus confus lorsque, heureusement pour François, l'ours, qui n'avait pas la tête à ce genre de jeu, partit en titubant, heurta un arbre voisin, en accrocha un autre et se cogna dans les troncs de manière insensée, le tout accompagné de temps en temps d'un craquement quand sa tête heurtait à nouveau un autre géant de la forêt.

François n'avait pas envie d'errer ça et là, de peur de rencontrer encore une fois son nouvel ami. Il attendit jusqu'au crépuscule et retourna vers la rivière. Et, heureusement, voilà Sylvian qui était là, tout prêt, et qui attendait dans le canoe. Or, peut-être n'était pas sage de passer par 'Les Mâchoires du Diable' au milieu de la nuit, mais, si quelqu'un pouvait le faire, c'était bien Sylvian. Ne s'abaissant pas à aborder le fait que celui-ci l'avait abandonné, François sauta dans le canoë derrière Sylvian, qui portait son manteau et son chapeau en peau d'ours, et pagaya.

Vous ne me croiriez pas si je vous décrivais le voyage : tourbillons, roches grandes comme des montagnes et cascades profondes commes une maison. Mais avec Sylvian à la barre, François n'avait rien à craindre. Après peut-être une heure ou deux à être ballottés de tous côtés, l'eau commença à s'apaiser et François, extrêmement fatigué, se laissa un peu aller. Il était épuisé, il était sûr que Sylvian ne s'ennuyerait pas s'il faisait un petit somme.

Il y a de bonnes et de mauvaises façons de s'éveiller le matin, or je ne crois pas que la vue qui s'offrait à François le lendemain matin soit une de ses préférées. Quand il s'éveilla il vit devant lui un grand ours et n'arriva pas à retenir un cri étonné. L'ours avait été étourdi et confus, mais quelques bonnes heures de sommeil lui avaient fait du bien, et, s'étant éveillé d'une humeur massacrante, il n'allait pas supporter que quelqu'un le prenne par surprise et crie. Il se leva et se retourna.

Il y a des moments où il faut attendre qu'on soit formellement présenté et où il vaut mieux partir. Cette fois-ci, pensa François, il fallait partir. Il sauta dans la rivière et nagea à la hâte vers la rive. L'ours avait moins envie de se baigner, et la dernière fois que François le vit, il était le seul passager d'un canoë chargé de toutes ces fourrures merveilleuses, et qui, tanguant follement, descendait la rivière.

Apres s'être séché, François retourna d'un pas lourd chez lui, en homme abattu. Quand il arriva au poste d'approvisionnement il fit sensation, car tout le monde croyait qu'il était mort. On avait trouvé son canoë près d'un amas de bois de flottage, et il y avait des empreintes d'un ours qui s'éloignaient de là. Et qu'était devenu son ami des beaux jours? Eh bien, Sylvian était retourné avec les Indiens et avait tenu son ami pour mort.

Oui, ils étaient tous les deux riches ce printemps-là, grâce à ces fourrures que l'ours avait si gentiment livrées, mais il faut ajouter que ces deux hommes ne braconnèrent jamais plus.


Thanks to: Carol Musty (first translation)
Catherine Heyrendt (final translation)


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